Les Matinales 2019 avec Alain Rocca

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Mercredi 23 octobre 2019, les étudiants des masters Économie de la culture et numérique (ECN) et Droit, économie et gestion de l’audiovisuel (D2A) ont eu l’opportunité de rencontrer Alain Rocca, actuel Directeur délégué à la formation, à l’enseignement et au conseil au sein de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Fort d’une expérience de plus de 30 ans dans le cinéma, Alain Rocca a à cette occasion partagé avec les étudiants son regard singulier sur l’industrie et ses évolutions

De la production à l'INA, une carrière de plus de 30 ans dans l'industrie du cinéma  - Alain Rocca est d’abord revenu sur son parcours : d’une formation initiale d’ingénieur, il bifurque rapidement vers le cinéma en exerçant diverses activités sur les plateaux de tournage.  (...)

A l’aube des années 1980, l’industrie cinématographique française vit une période morose, avec un nombre d’entrées particulièrement bas qui avoisine les 110 millions d’entrées par an. Les années 1985/1986 voient néanmoins le contexte s’améliorer. La mise en place de mesures de soutien et de schémas de financement spécifiquement fléchés vers le cinéma (création des SOFICA, participation obligatoire des chaines à la production de films, chronologie des médias, etc.) apportent un souffle nouveau au cinéma français et permettent l’émergence d’une nouvelle génération de producteurs.Alain Rocca est l’un d’eux. Cette nouvelle vague de producteurs est politisée et approuve la politique publique du cinéma élaborée par le gouvernement. Celle-ci leur permet d’investir dans les films, malgré leur patrimoine assez limité. En retour, les réalisateurs font part de leur intérêt pour ces nouvelles sociétés : le producteur ne se cantonne plus au simple rôle de financeur, il s’implique désormais activement dans la création artistique. En 1985, Alain Rocca fonde la société de production Lazennec. Avec les producteurs de sa génération, il accompagne l’émergence de jeunes auteurs français : Éric Rochant, Christian Vincent, Cédric Klapisch, Mathieu Kassovitz, Bouli Lanners…

Si les producteurs ont une grande maîtrise de l’exploitation de leurs films en salles et à la TV, le marché de la vidéo physique (DVD) est en train de leur échapper. Moins réglementé, monopolisé par les sociétés américaines, les majors françaises traditionnelles et les chaines de TV, le marché de la vidéo ne génère pas les retombées que les producteurs étaient en droit d’attendre. De ce constat nait en 2001 LMC/Universciné, qui devient une plateforme VOD pionnière dans la diffusion du cinéma indépendant.

Les autres activités exercées par Alain Rocca sont à la fois syndicales (Syndicat des producteurs indépendants), liées à la formation (directeur du département production de la Femis pendant 15 ans) et à l’événementiel (trésorier puis vice-président de l’Académie des César). Il est appelé à rejoindre l’INA en 2018, à l’heure où se met en place la nouvelle holding du service public audiovisuel, France Média.

 

FAIRE CARRIÈRE DANS LA PRODUCTION

Alain Rocca observe que la production de contenus audiovisuels est un secteur en pleine croissance, avec un grand nombre d’opportunités professionnelles. Mais au sein de la planète audiovisuelle, le cinéma n’est qu’un petit archipel, dont la croissance est moins spectaculaire. Le nombre de semaines au cours d’une année et le nombre d’écrans pouvant accueillir les films sont en effet, par définition, limités.

Avoir un patrimoine initial élevé demeure un atout indéniable pour rejoindre le milieu, afin de compenser des pertes financières fréquentes dans une industrie à risque. Mais des qualités permettent néanmoins à un producteur de faire la différence, en particulier sa faculté à s’imposer comme un interlocuteur de confiance pour le réalisateur, comme la personne qui lui permettra de réaliser son film et son rêve. Une bonne formation doit donc veiller à allier enseignements théoriques et pratiques : c’est dans cette idée que l’INA cherche à construire son école du cinéma et de l’audiovisuel, en privilégiant les rencontres avec les professionnels et la constitution d’un réseau. Aujourd’hui, Alain Rocca estime que la formation audiovisuelle est fragmentée et manque d’un lieu unique pour échanger et innover.

 

LE PROJET DE LOI AUDIOVISUEL

Trois axes essentiels du nouveau projet de loi audiovisuel doivent attirer notre attention :

  1. La réorganisation du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA)
  2. La réorganisation du système de financement du cinéma, moins fléché vers les producteurs mais plus pour les chaines de TV
  3. La création de la holding France Média pour regrouper toutes les entreprises audiovisuelles nationales dans une sorte de « BBC à la française » (même si la comparaison, pour Alain Rocca, est à nuancer).

 

L'OBLIGATION DES CHAINES DE TV DE PARTICIPER A LA PRODUCTION DE CONTENUS

Jusqu’à présent, une chaine comme Canal+ investissait son capital dans l’achat de films sans trop avoir son mot à dire sur leur contenu. Cette obligation a quelque chose d’inconcevable pour les nouvelles plateformes (ex : Netflix), qui veulent diffuser du contenu optimal pour leur rentabilité. Sans cette marge de manœuvre, cette obligation est souvent perçue comme une forme d’impôt. Ces plateformes cherchent donc à faire évoluer le cadre législatif en leur faveur. Elles peuvent bénéficier d’un rapport de force biaisé : s’attaquer aux grosses plateformes américaines représente un risque diplomatique pour les gouvernements.

 

FRANCE MEDIA ET SALTO : REUNIR LES FORCES

France Media est née du constat qu’aucune entité audiovisuelle française (France TV, France Radio, INA…) n’a les moyens d’être compétitive seule à l’international. La plateforme SVOD Salto (France TV, M6, TF1) vise quant à elle à créer un champion hors service public. La gouvernance entre les trois entités pourra néanmoins s’avérer complexe, et celles-ci devront faire des compromis (notamment sur la question du fichier client et de la récolte des données des utilisateurs, qui deviennent les actifs majeurs des sociétés audiovisuelles).

 

Y'A T'IL TROP DE FILMS PRODUITS EN FRANCE 

La France demeure le pays où les cinéastes ont le plus de chance de réaliser leur ambition artistique. Par conséquent, un grand nombre de films sortent en France chaque année (d'une qualité parfois inégale). Mais est-ce un problème ? Alain Rocca rejette l’idée (qui trouve un écho médiatique croissant) selon laquelle il y aurait trop de films en France. Cette volonté de réduire la production française à quelques titres à succès est pour Alain Rocca un rêve de technocrate : rater un film n’est pas une faute en soi. C’est le droit du cinéaste que d’essayer de réaliser son projet, qui dans tous les cas aura au moins été source d’emplois.

 

QUEL RÔLE POUR L'EUROPE ? 

L’européanisation des mécanismes de soutien est une piste à creuser. Pendant longtemps, les instances communautaires ont fait preuve d’une relative inexpérience, qui se corrige peu à peu par le recrutement de professionnels spécialisés dans l’audiovisuel. Selon Alain Rocca, il y a fort à parier que le Brexit va permettre à l’Europe de renforcer sa place : jusqu’à présent, les lobbies américains ont souvent utilisé le Royaume-Uni comme une porte d’entrée pour freiner de l’intérieur les projets visant à renforcer l’industrie cinématographique européenne.

 

LES PLATEFORMES DE VOD INDÉPENDANTES 

Universciné et la Cinetek partagent l’ambition de réconcilier septième art et numérique. Le segment des plateformes de niche est en croissance, même si ces entreprises disposent souvent de moyens humains limités (5 salariés à la Cinetek). L’erreur d’Universciné a ses débuts a été de vouloir prendre en charge la gestion technique de la plateforme, qui représente un coût colossal : pour réussir, la plateforme doit obligatoirement offrir une interface optimale digne des plus grosses plateformes, faute de quoi les utilisateurs s’en détournent. Les plateformes indépendantes ont donc intérêt à acheter une interface plutôt que de chercher à en créer une, quitte à être dépendantes d’une autre société. Le développement d’une plateforme SVOD indépendante se résume ainsi aux investissements suivants : technique, marketing, achat de droits.

 

LES CÉSARS

Pour Alain Rocca, cette cérémonie a de l’avenir, mais doit se réformer en profondeur. Elle doit prendre acte du changement de générations, faute de quoi elle demeurera anachronique. Les Césars n’en demeurent pas moins indispensables pour l’industrie cinématographique française, en instaurant une troisième forme de reconnaissance : celle des professionnels et des pairs qui choisissent leurs meilleurs films, indépendamment de la reconnaissance du public (box-office) et de celle de la critique.

 

Les élèves des masters ECN et D2A remercient sincèrement Alain Rocca pour le temps qu’il nous a consacré,

Melen Bouetard (Promo ECN 2019-2020)