Les Matinales avec Ara Aprikian

Directeur Général adjoint chargé des contenus chez TF1aprikian-ara-tf1

10 janvier 2018, 9h30
Lieu : École des Médias et du Numérique de la Sorbonne

Au lendemain de l'annonce officielle à la presse du changement de nom et d'habillage des chaînes NT1 et HD1, les promotions 2017 / 2018 des Masters 2 D2A et ECN Sorbonne ont eu l'honneur de recevoir Ara Aprikian, Directeur des programmes du Groupe TF1. L'occasion pour nous d'en apprendre davantage sur la stratégie du premier groupe audiovisuel privé français à l'aube de l'année 2018.

Après une brève présentation de ses études et de son parcours professionnel, Ara Aprikian a souhaité aborder l'évolution de la télévision car nous sommes passés « d'une offre réduite de programmes à une offre illimitée de programmes » dans l'univers du petit écran. « Nous sommes aujourd'hui à la croisée des chemins » nous a t-il confié. Par cette expression, il faut entendre l'augmentation des chaînes gratuites disponibles en France et l'arrivée de nouveaux acteurs puissants de SVOD sur le marché international.

Même si la consommation de la télévision est globalement stable, le marché publicitaire ne croit plus depuis la crise économique de 2008. Cela conduit à une plus grande difficulté à monétiser les audiences et un appauvrissement dans la capacité d'investissement dans les contenus. Ce marché est tiré à la baisse par l’explosion de l'offre sur la TNT et par le digital qui attire de nombreuses sources publicitaires (essentiellement via YouTube et Facebook qui captent, à eux seuls, 80% de la croissance publicitaire).

Même si la consommation de la télévision se stabilise, on note une crise de son financement. Selon le Directeur des programmes du Groupe TF1, il faut « repenser le modèle d’approvisionnement de la télévision » quant à la production et à l’acquisition des meilleurs programmes. Il est nécessaire de construire une grille ou une palette de chaînes cohérentes pour « attirer un marché publicitaire permettant de financer les contenus et d'avoir une valeur distinctive par rapport à la concurrence ». Ce chantier est vaste, compliqué, et les acteurs n'ont pas tous les leviers nationaux nécessaires. En effet, pour constituer leur programmation, les chaînes françaises dépendent en grande partie des programmes étrangers. Même si les productions françaises repartent à la hausse, elles ont le plus grand mal à s'intégrer au marché international.

En parallèle, les plateformes internationales proposent directement des contenus aux foyers français sans passer par les cases règlementaires, les obligations ou les investissements. De facto, elles lancent une nouvelle concurrence aux diffuseurs tricolores. Ainsi, elles présentent le meilleur de l'offre américaine à un coût relativement bas.

Puis, Ara Aprikian est revenu sur la problématique du piratage et des contenus obtenus illégalement. Alors que les éditeurs américains protègent leur marché intérieur, source principale de revenus, ils sont beaucoup plus laxistes à l'étranger créant une forme de dépendance culturelle envers leurs productions. Ceci instaure une forme de domination économique contournant la politique des quotas qui, pourtant, « structure une culture, un environnement et un imaginaire ».

Quant aux enjeux de la télévision, Ara Aprikian nous a confié que, pour les opérateurs de services audiovisuels, « l'enjeu principal est de faire reconnaître la télé comme étant le principal lieu de création et de lien social sur un territoire ». Alors que les logiques communautaires ou algorithmiques numériques font concurrence à la consommation collective d'un même programme, la télévision doit lutter contre l'individualisation grandissante à travers une position de mass-média. Et ce, en adressant le même contenu à une population nationale qui a pourtant des goûts, des envies qui ne sont pas les mêmes. Elle doit réussir à fédérer à travers de grands événements rassembleurs créant un corps social. Selon le dirigeant de TF1, de nos jours, seule la télévision incarne cette fonction. Elle a donc toute sa place face à la logique individuelle renforcée par les usages technologiques.

La télévision se dirige (tout du moins si elle n'y est pas déjà) vers un dualisme laissant apparaître une confrontation de deux univers qui vont devenir plus ou moins antagonistes avec « une logique mass-média de la télévision challengée par une logique individuelle très forte de consommation des médias numériques algorithmiques ». Il y a donc une logique d’édition et une logique algorithmique.

Pour Ara Aprikian, « il y aura les médias éditoriaux et ceux algorithmiques ». Toute la question est de savoir lequel prendra le dessus sur l'autre ou s'ils coexisteront l'un avec l'autre... La plateformisation des médias audiovisuels permet une nouvelle fenêtre d'action pour les chaînes traditionnelles françaises afin de renforcer leur lien avec leur public et les plus jeunes.

Alors que la structure de l'offre médiatique de demain est une question essentielle déjà transformée par le numérique poussant à l’individualisme, Ara Aprikian nous a rappelé que les futurs enjeux des médias seront de « parler à un ensemble de population ou à des segments de population ».

Après ce tour d'horizon du positionnement de la télévision, le Directeur des flux à TF1 a pris le temps de répondre à nos nombreuses questions : succès des fictions de France 3, arrivée de Yann Barthès sur TMC, créations originales et investissements de la chaîne TF1 Séries Films, arrivée possible d'un magazine incarné par un journaliste après le journal de 20h en semaine, définition de la cible commerciale de TMC, place des programmes culturels sur les antennes du Groupe TF1, surexposition de Cyril Hanouna sur C8 à l'inverse de Yann Barthès sur TMC, l'avenir, les audiences et les missions de l'audiovisuel public, le développement des séries françaises et du narratif, la programmation de Quotidien, l'avenir du flux sur TF1, la diffusion éventuelle des JO de 2024 et du sport en général sur les antennes du Groupe, la diffusion multi-supports des programmes, les collaborations entre TF1 et certains YouTubeurs, le développement interne artistique des programmes de flux...

C'est avec passion et précision que nos questions ont trouvé réponse.

Nous remercions chaleureusement Ara Aprikian d'avoir évoqué sa vision de l'audiovisuel
et partagé de nombreuses ondes positives avec les Masters D2A et ECN.

Florent Chabanel