Les Matinales avec Flore Piacentino

Flore Piacentino

Chargée du numérique et de la bande dessinée au Syndicat National de l’Edition (SNE)

12 décembre 2018, 9h30
Lieu : École des Médias et du Numérique de la Sorbonne

L’adaptation du monde de l’édition et de ses normes aux nouveaux usages numériques est l’une des préoccupations quotidiennes de Flore Piacentino, Chargée du numérique et de la bande dessinée au Syndicat National de l’Edition (SNE). Les élèves du Master Économie de la Culture et Numérique ont eu la chance de la rencontrer ce mercredi 12 décembre et d’échanger aux sujets des missions qu’elle porte au sein du SNE ainsi que dans le secteur de l’édition de manière générale.

Fondé par des éditeurs, le SNE est un syndicat professionnel qui vise à donner du poids à leur parole lors des négociations avec les pouvoirs publics. Il a pour but de défendre les intérêts du secteur de l’édition et contribue notamment à l’évolution des normes et standards. Il est donc l’interlocuteur principal de l’État et œuvre pour l’organisation du présent et du futur de la chaîne du livre. Il a également pour mission de fournir des services à ses adhérents en leur fournissant des renseignements d’ordre juridiques pouvant concerner les normes en vigueur par exemple.

Le secteur de l’édition a été touché par le numérique plus tardivement que certains autres secteurs culturels comme la musique ou l’audiovisuel. Néanmoins, les usages évoluent pour le livre également vers de nouveaux formats, et les éditeurs travaillent de plus en plus à l’adaptation de leurs offres par rapport à ces nouvelles pratiques. C’est en 2008 que la commission numérique du SNE fut fondée. Sa mission consiste en partie à organiser les réflexions autour du numérique et à concevoir des stratégies pour relever trois grands défis auxquels la profession doit faire face que sont : l’utilisation de la technologie au service de la créativité, l’optimisation de l’expérience utilisateur dans le livre numérique et la monétisation des contenus numériques.

Pour relever le premier défi énoncé, les éditeurs ont d’abord créé des applications pour proposer des livres interactifs et enrichis. La distinction entre une application livre avec des éléments interactifs et une application jeu avec une narration réside dans le fait que le lecteur reste maître de la vitesse à laquelle le texte défile. En gardant ce principe propre au livre, plusieurs applications ont été développées pour proposer une expérience de lecture différente que celle sur papier en se servant des possibilités offertes par le numérique : ajout de la voix d’un narrateur, de fonds sonores, intégration de vidéos explicatives… Certains contenus ont même été créés exclusivement pour le format d’une application numérique. C’est le cas de Phallaina, la première “bande-défilée” qui se base sur le principe du scrolling horizontal en offrant un dessin continu que le lecteur fait défiler à son rythme, des créations sonores et une narration innovante.

Cependant, créer une application nécessite de prendre en compte les différents systèmes d’exploitation des utilisateurs ainsi que les nombreuses mises à jour ce qui représente des coûts importants pour les éditeurs. Depuis 2011, le format EPUB 3 permet de proposer des livres numériques enrichis. Si cette nouvelle norme ne permet pas encore de tout faire d’un point de vue créativité visuelle, elle enlève la nécessité de recourir systématiquement aux applications pour proposer un contenu numérique enrichi pour l’audio, la vidéo et les images animées. En 2019, l’EPUB 3 va également devenir le format privilégié des éditeurs pour les romans grâce à ses fonctionnalités adaptées aux personnes empêchées de lire.

L’économie de la gratuité ne fonctionne pas pour le format application numérique sans publicité. La question de la monétisation des contenus est importante et est souvent mise en lien avec la question concernant la disposition des lecteurs à payer pour ce type de contenus. Certaines applications proposent un contenu de base gratuit et développent un contenu payant, utile pour la narration mais non indispensable. Ce modèle peut être une piste de développement pour monétiser les créations numériques.

Au-delà de la disposition à payer des lecteurs, se pose la question de la visibilité de ces contenus enrichis pour le grand public. L’histoire du livre audio montre que même si son démarrage a été difficile, il a finalement réussi à rencontrer une demande suite aux campagnes publicitaires menées par Amazon pour donner à ce produit une image nouvelle et orientée vers un public plus jeune. La plateforme YouTube a contribué à la naissance du phénomène des influenceurs dans de nombreux domaines, et certains se positionnent aujourd’hui comme d’importants prescripteurs de lectures. Ils disposent d’une communauté dont le profil peut être intéressant à étudier pour les éditeurs. Il est cependant difficile de mesurer précisément l’audience et de savoir combien d’achats ont découlé de ce type de recommandation. De plus, le fait d’orienter le modèle économique du secteur vers un traçage plus important des lecteurs peut constituer un sujet de débat.

Cette question du public concerné est effectivement importante et l’expérience utilisateur est d’ailleurs l’une des pistes de réflexion sur lesquelles le secteur de l’édition doit aussi se concentrer. La technologie doit pouvoir servir la créativité mais également tenir compte des usages des lecteurs et de leurs besoins. Le SNE produit pour cela des enquêtes pour mieux connaître les pratiques des lecteurs et les différents profils. Ainsi, il ressort du baromètre annuel que le premier support utilisé pour la lecture numérique est la tablette tactile (35%), suivi de très près par le smartphone (34%). Les tendances montrent que l’usage du smartphone tend à augmenter d’année en année. Ainsi, on voit émerger de nouveaux formats de narration spécialisés pour l’usage du smartphone. Certains livres prennent ainsi la forme d’une discussion par SMS et permettent au lecteur d’intervenir dans l’histoire par exemple. Ici, la technologie est mise au service à la fois de la créativité et d’utilisateurs potentiellement plus jeunes. Le numérique permet également de proposer une offre adaptée à un public dit “empêché de lire”, avec notamment la possibilité de zoomer, de colorer certaines syllabes, de faire lire le texte par une voix de synthèse ou encore de le traduire en braille.

En somme, si le numérique a été d’abord perçu comme une crainte par le milieu de l’édition en raison des conséquences que la transition vers les nouveaux usages a eu sur d’autres milieux culturels comme la musique ou l’audiovisuel, il ouvre à de grandes possibilités et fait l’objet de nombreuses réflexions actuelles.


Les étudiants du master ECN remercient chaleureusement Flore Piacentino pour son intervention et le temps qu’elle nous a consacré lors de cette rencontre.

Flora Haas