Les Matinales avec Julien Neutres

Directeur de la création, des territoires et des publics du CNCjulien-neutres-emns

16 janvier 2018, 9h30
Lieu : École des Médias et du Numérique de la Sorbonne

Le 16 janvier 2018, les étudiants des Masters D2A et ECN ont eu le plaisir de rencontrer Julien Neutres. Julien Neutres est directeur de la création, des territoires et des publics du CNC depuis 2 ans, au CNC depuis 4 ans, fonctionnaire depuis 6 ans. Il est titulaire d’un doctorat d’histoire de l’EHESS sur les images et leur rôle dans la construction de l’histoire, et s’est en particulier intéressé au cinéma italien, ce qui l’a amené à travailler à Rome. Parallèlement à ses recherches, il suit une formation à l’ESSEC et travaille chez Publicis Conseil, dans la publicité grand public. Peu à peu sa réflexion devient plus politique : elle l’est nécessairement en histoire, mais également dans la publicité, car une image de marque s’inscrit toujours dans un contexte donné.

C’est ainsi qu’il commence à préparer le concours de l’ENA et se destine à la fonction publique. Il est alors “chassé” par McDonald’s et devient directeur de cabinet du président en charge de l’Europe. Santé, environnement, emploi, urbanisme… L’entreprise entretient des relations continues avec les pouvoirs publics sur divers sujets. Il exerce quelques temps en tant que directeur de la communication de McDonald’s France. Il passe le concours par correspondance et intègre l’ENA, pour une formation de 2 ans. Il a alors l’occasion de se confronter à des situations concrètes, notamment lors d’un stage à l’ambassade de France à Rome. La sortie de l’ENA est, selon Julien Neutres, aussi difficile que l’entrée, car il y a 80 postes pour 80 diplômés dont les souhaits se recoupent. Il parvient à obtenir un poste à la direction du budget à Bercy, qu’il occupera 2 ans. La direction du budget contre-expertise les actions des autres ministères, et est donc au cœur de la décision d’Etat. Il se spécialise sur les questions relatives aux industries culturelles et à l’audiovisuel public notamment.

A cette époque, Frédérique Bredin est nommée présidente du CNC et cherche quelqu’un de compétent sur les questions budgétaires et relatives au numérique ; elle fait appel à lui. En 2014, Netflix se déploie en France et fait l’objet de nombreuses réflexions au niveau politique comme industriel. Face à cela, Julien Neutres souhaite renforcer l’offre numérique légale et valoriser l’offre française, qui est très éclatée. En effet, il s’est aperçu que lorsque l’on cherchait un film via un moteur de recherche, les résultats affichaient soit des sites proposant des offres illégales, soit des sites informatifs mais peu de sites permettant de visionner le film de manière légale. C’est pourquoi il négocie un accord avec des sites comme Allociné, pour introduire des liens vers les offres légales de vidéo à la demande (VàD). Il s’agit aussi d’un travail important de base de données, dont le besoin se fait sentir.

A force de rencontres avec les professionnels du secteur, Julien Neutres constate que le retard des pouvoirs publics dans la lutte contre le piratage donne lieu à un malentendu car l’Hadopi n’est plus très répressive alors que les attentes sont fortes, à la mesure du manque à gagner. Le CNC s’attaque donc à ceux qui facilitent l’activité des sites pirates. Ainsi, la publicité et les moyens de paiement sur ces sites sont interdits. Le CNC se porte également partie civile dans des attaques en justice à l’encontre de sites pirates, et cherche à aider les professionnels pour qu’ils se protègent du piratage.

Après avoir présenté son parcours, Julien Neutres en vient à ses responsabilités actuelles. Au CNC, il est en charge à la fois de la création, des territoires et des publics. La création recouvre l’accompagnement de l’amont, c’est-à-dire les nouveaux entrants et nouveaux talents, les premières œuvres (notamment les court-métrages), mais aussi le suivi d’écriture et l’accompagnement des formations spécialisées. Ce service gère entre autres le “fonds YouTube”. Pour ce qui est des territoires, le CNC aide les collectivités territoriales, les régions en particulier, à soutenir le cinéma et l’image animée : pour 2€ investis dans le secteur, le CNC ajoute 1€, selon certains critères. Le but est d’instaurer un cercle vertueux. Ces investissements représentent 130 millions d’euros par an. Enfin, les enjeux relatifs aux publics ont avant tout trait au renouvellement : il s’agit de cibler le jeune public, et de promouvoir le secteur en général. Cela passe par une politique d’éducation à l’image et de soutien aux festivals, tout en facilitant les nouvelles initiatives.

Le CNC connaît une grande révolution de son champ d’action tous les 30 ans. Depuis les années 2000, l’intégration des plateformes numériques est une priorité. Face aux distorsions de concurrence, certaines ne payant pas de taxes en France, la “taxe Netflix” a été votée par le Parlement européen. Les taxes sont maintenant payées dans les pays où les plateformes sont actives. De même, la “taxe YouTube” vise les plateformes de vidéo gratuites.

Au-delà des prélèvements obligatoires, le CNC cherche à comprendre les besoins des YouTubeurs. Créateurs indépendants, producteurs indépendants, studios structurés, associations, beaucoup d’entre eux ont participé à des rencontres interprofessionnelles pour échanger sur leurs activités et ce qu’elles impliquent comme besoins et problématiques. A l’issue de ces rencontres, le CNC a mis en place deux aides destinées aux YouTubeurs, qui ne font aucune distinction de genre ou de format : d’une part l’aide au projet / à la création (jusqu’à 30000€), et d’autre part l’aide à la chaîne / au programme, pour assurer une récurrence (jusqu’à 50000€, 2 fois maximum). Le budget alloué est de 2 millions d’euros, sur 6 à 8 millions investis par les pouvoirs publics dans ce secteur. La première commission a sélectionné 27 projets, pour une somme totale de 600000€ ; la deuxième commission est à venir. L’enjeu est d’organiser démocratiquement la sélection des projets, d’où le renouvellement régulier des membres des commissions. Cela permet de structurer le secteur, et de compléter la monétisation des vidéos ou le financement participatif. Le dossier se remplit en ligne et inclut un pitch vidéo de 3 minutes (équivalent d’une note d’intention) qui en est la pièce maîtresse. Julien Neutres souligne à ce titre l’importance d’avoir remis l’oralité au cœur du processus de sélection et à quel point ce pitch a permis au jury de mieux rentrer dans l’univers des YouTubeurs. Rétrospectives faites de cette première commission présidée par l’artiste plasticien JR, l’aide CNC Talent a permis au CNC de soutenir des projets au contenu plus diversifié que celle qui aurait été accordé par une aide plus classique. Pour exemples, l’aide à la création va pouvoir bénéficier tant au biopic sur la vie de Beethoven du YouTubeur Avner qu’au YouTubeur AlexFrenchGuyCooking qui revisite la gastronomie française. A retrouver sur la chaîne CNC / Talent !

Nous tenons à remercier chaleureusement Julien Neutres pour le temps qu’il nous a consacré lors de cette rencontre.

Irénée Benoit, Cindy Bocobza & Louise Burdet