Les Matinales avec Sandrine Treiner

Sandrine Treiner

Directrice à France Culture

14 novembre 2018, 9h30
Lieu : École des Médias et du Numérique de la Sorbonne

La matinale avec Sandrine Treiner fut un privilège pour nous. Son parcours, mais également sa vision de la transmission de la culture nous a permis de mieux saisir l'importance de l'interdisciplinarité dans l’ensemble des milieux professionnels comme la radio, l’édition, ou encore la production. Cette interdisciplinarité est valorisée à la fois sur le marché de l'emploi et au niveau de ce qu’on pourrait appeler « l’offre culturelle » que proposent les grands acteurs culturels.

Sandrine Treiner, actuellement directrice de France Culture, a eu un parcours très diversifié dans l’industrie culturelle avant d’arriver à ce poste. Historienne de formation, elle est avant tout intéressée par l’histoire et la littérature, et a beaucoup travaillé dans le paysage audiovisuel français en tant que journaliste. Dans les années 2000, elle devient ensuite productrice chez France 3 et participe à la création de l’émission Ce soir ou jamais. Elle est également scénariste, réalisatrice et publie des anthologies littéraires. En 2009, elle quitte France Télévisions pour France Média Monde, qui offre un cadre plus international. Depuis 8 ans, elle travaille chez France Culture où elle a commencé en tant que directrice des programmes en 2010, avant d’en devenir Directrice Générale durant l’été 2015.

France culture est une station de radio culturelle. Elle appartient au groupe Radio France, et est fondée sous ce nom en 1963, bien qu’elle existât déjà sous d’autres noms. Son slogan est « France Culture, l’esprit d’ouverture ». Elle propose une analyse de l'actualité économique, historique, politique, littéraire et scientifique, en France et à l’international. France Culture a beaucoup évolué depuis sa création, étant donné son adaptation nécessaire aux évolutions du monde qui l’entoure. A sa création, il n’y avait pas d’informations, uniquement des interventions de professionnels du secteur culturel sous forme de programmes préenregistrés. La radio est alors réservée à une certaine « élite ». Dans les années 80, la radio s’ancre dans l’actualité pour relier toutes les disciplines de la culture à l’actualité du monde. Elle créée dans les années 2000 sa première matinale centrée sur l’analyse et de l’approfondissement de l’actualité. France Culture s’est donc démocratisée : pour environ 400 000 auditeurs quotidiens il y a une vingtaine d’années, elle en compte aujourd’hui près de 3 millions, avec 2,8 points d’audience1, un record pour une radio culturelle.

Bien que Mme Treiner ait travaillé dans de nombreux domaines différents (édition, télévision, radio, etc), elle a toujours eu comme objectif la transmission de la culture. Chez France Culture, son but est la mise en relation de la culture avec l’information. Pour chaque programme, elle cherche à donner un poids équitable aux savoirs, aux idées et aux créations. Son poste chez France Culture a beaucoup évolué. Il y a quelques années, France Culture était une radio plus « classique » avec une diffusion 24H/24 et une ligne éditoriale définie en amont. Mais avec l’essor du numérique, ses tâches se sont diversifiées. Aujourd’hui, elle travaille davantage en relation avec des partenaires, avec d’autres format et contenu culturels, mais aussi avec son public. Par exemple, France Culture monte régulièrement des projets en synergie avec d’autres acteurs (France Inter, France Musique, etc). De plus, elle effectue un travail de veille et de réflexion stratégique avec le développement et l’apparition de nouveaux moyens de diffusions des contenus sonores. L’objectif principal de Mme Treiner est que France Culture reste la grande enseigne de radio française, et qu’elle puisse faire face aux évolutions de son environnement. Cela passe par deux canaux essentiels. D’une part conserver son audience et attirer un nouveau public, notamment les jeunes. D’autre part, relever les défis que représente l’ère numérique.

Attirer une audience jeune est une des questions centrales chez France Culture, qui tire son succès de sa proximité avec les auditeurs et de l’absence de publicité sur les radios publiques. L’équipe de France Culture est la plus jeune de chez Radio France en termes de moyenne d’âge. France Culture est le premier théâtre de France aujourd’hui (spectacles radiophoniques à Avignon, etc) et le premier centre d’engagement de comédiens (scénaristes, bruiteurs, etc). Il participe donc de manière active à l’animation de la vie culturelle. De plus, elle entretient un lien avec la vie universitaire (forums, conférences d’artistes, réseaux avec des prix cinéastes ou littéraires, etc). Une offre pour le public étudiant est en discussion, afin de créer un lien de confiance en tant que média avec les travailleurs de demain. Elle se rapproche aussi de ses auditeurs, en allant directement à la rencontre de ses auditeurs, en se développant sur les réseaux sociaux. Cette nouvelle manière d’appréhender le rapport avec son public est un changement très important pour cette radio, qui a toujours été une radio « d’offre » (elle présente des programmes sans s’intéresser aux préférences des auditeurs). On remarque ainsi le développement de podcasts de fiction qui n’ont qu’une existence numérique, comme par exemple l’adaptation de Gatsby avec Fianso au Festival d’Avignon, propose un nouveau format en attirant les jeunes avec un rappeur contemporain. France Culture a aussi créé Les idées claires avec France Info : il s’agit d’un podcast au format très court avec des questions/réponses sur les préoccupations du monde. Enfin, France Culture a toujours réussi à maintenir une certaine légitimité auprès de ses auditeurs, en travaillant contre les « fake news » et en redonnant confiance aux auditeurs dans le système médiatique. Le fait qu’il n’y ait pas de publicité est d’ailleurs une des clés du succès de la radio publique. Elle cherche souvent à intégrer de nouvelles personnes dans ses équipes, après avoir accueilli les plus grands noms de la radio contemporaine comme Nicolas Demorand, ou Ali Badou, garde une ligne éditoriale forte, et discute à l’antenne des questions du public sur les médias sans donner d’avis tranché en laissant toujours place au doute et au débat.

Le numérique et ses enjeux offrent autant d’opportunités que de défis à relever, et vient bouleverser les modèles déjà existants. Tous les secteurs culturels réfléchissent sur les mêmes problématiques : comment la transition numérique affecte l’offre ? Comment continuer à produire ce qui existe déjà tout en s’adaptant ? France Culture, sous la direction de Sandrine Treiner, a fait le pari d’aller à la rencontre du public à travers les outils numériques pour leur faire voir le contenu proposé, et fait en sorte que ce contenu attire de nouveaux auditeurs. Le numérique démultiplie les opportunités. Il offre la capacité de migrer vers l’auditeur et permet d’améliorer le contenu et la diffusion (logiciels, etc), même si voir une œuvre au format numérique ou en vrai ne provoque pas le même effet sur le public. France Culture réussit plutôt bien à s’adapter aux nouvelles plateformes et aux nouvelles formes de diffusion : 85 % des gens qui écoutent des podcasts écoutent les 2/3 du podcast. Une des problématiques constantes est de réussir à capter l’attention du public dès la première image ou le premier son. Il n’y a pas de modèle précis, ce sont des compétences qui s’acquièrent au fil du temps, et qui vont de pair avec le maintien de la confiance et de la légitimité de la marque auprès du public.

Si France Culture a jusqu’aujourd’hui plutôt bien réussi à s’adapter aux nouveaux défis imposés par la nouvelle économie mondiale, de nouvelles questions se posent pour l’avenir. D’une part, le financement risque de diminuer, il va donc falloir trouver des solutions, comme des équipes moins nombreuses et plus polyvalentes. Cette polyvalence est d’ailleurs un véritable enjeu que Mme.Treiner a mis en avant en termes de recherche professionnelle : elle a insisté sur l’importance de la diversité des profils, des expériences, en rappelant que le milieu culturel se caractérise par son interdisciplinarité. De plus, la transition numérique n’étant pas encore achevée, il faut anticiper et penser le développement et le numérique dans sa globalité pour continuer à produire une offre de qualité dans un contexte de pression budgétaire. Il est à ce titre vital de faire évoluer ses programmes et élargir ses thématiques. Mme Treiner et ses équipes doivent donc accompagner le mieux possible cette transition, mais ce seront les générations de demain qui devront développer les prochains moyens de diffusion de la culture, pour maintenir et renforcer le lien entre la culture et les citoyens.

Les étudiants du master ECN remercient chaleureusement Sandrine Treiner pour son intervention et le temps qu’elle nous a consacré lors de cette rencontre.
Jehanne Lghachi & Elias Toualbi Altan

1 Chiffres tirés des dernières études d’audience radio en novembre 2018