LES MATINALES AVEC JEAN-MARIE DURA

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Ancien Directeur général d'UGC et d'Ymagis - Administrateur d'Ymagis -
Auteur pour le CNC du rapport sur la salle de cinéma de demain

19 octobre 2016, 9h30
Lieu : EMNS - 20 rue Berbier du Mets 75013 Paris

Le mercredi 19 octobre, les étudiants de l’EMNS ont rencontré Jean-Marie Dura, ancien directeur général d'Ymagis, à l’occasion de la publication de son rapport sur la salle de cinéma de demain.

La fréquentation des salles de cinéma a énormément fluctué au cours de ces 60 dernières années. En 1958, on compte 450 millions de places vendues en France. En 1970, ce nombre chute à 170 millions entrées. Cette baisse très importante (- 62 % en à peine plus d'une décennie) s’explique par l’apparition de la télévision dans les foyers, grande concurrente des salles de cinéma. Pour faire face au défi, les exploitants décident de réinvestir dans leurs salles.

En effet, elles sont devenues obsolètes : les cinémas n’ont qu’un écran avec 2000 places, très pratique à l’époque où personne n’avait de poste de télévision à la maison et où l’on pouvait se rassembler pour voir des grands classiques hollywoodiens comme Ben-Hur. Cependant, ce format ne convient plus. On crée alors des mini-complexes avec 5 à 6 écrans, on investit les centres commerciaux (ouverture du premier centre commercial Parly 2 en 1969) ce qui permet aussi à un public, vivant trop loin des centres villes, de fréquenter à nouveau les salles. Ces efforts portent leurs fruits : il y a 202 millions entrées en France en 1982.

Mais dès la fin des années 70 et au début des années 80, de nouvelles menaces apparaissent tels la vidéo et les magnétoscopes qui débarquent en France, de nouvelles chaînes de télévision qui apparaissent peu de temps après (Canal+ en 1984, M6 et la Cinq en 1986) et les salles de cinéma sont à nouveau désertées. En 1992, on ne compte plus que 116 millions d'entrées en France. La barre symbolique des 100 millions d’entrées approche dangereusement, les exploitants craignent que le cinéma ne soit plus considéré comme un "mass media" mais comme un divertissement élitiste - cousin du théâtre.
De nombreuses salles ferment et les exploitants, aidés par le CNC, investissent à nouveau dans leurs salles qui ne sont plus attrayantes : les sièges ne sont pas confortables, l’accueil n'est pas forcément des plus agréables et les prix ont même augmenté. Ils s’inspirent de l’étranger et notamment des Etats-Unis et de ses multiplexes : des salles de cinéma avec 10 à 20 écrans géants, des gradins avec de larges fauteuils, des parking gratuits (“no parking, no business”), des véritables lieux d’expérience pour le spectateur.
La Belgique montre aussi l’exemple et ouvre en 1986 le premier multiplexe européen, le Kinépolis de Bruxelles situé en périphérie de la capitale. Cette salle immense avec ses 26 écrans écrase les autres exploitants implantés en Belgique, UGC et Pathé - ce dernier revend ses parts à UGC. Le premier multiplex en France ouvre à Toulon et, malgré les critiques, fonctionne très bien.

Ces différents succès dynamisent le secteur et, entre 1992 et 2002, plusieurs dizaines de multiplexes voient le jour en France. La fréquentation augmente à nouveau : les multiplexes attirent les spectateurs et le nombre d’entrées par an progresse pour se stabiliser autour de 200 millions entrées par an au début des années 2000. Mais il faut attirer davantage de spectateurs car une salle est remplie en moyenne à 15%. Comment attirer des spectateurs sans mettre des blockbusters à l’affiche tous les jours ? Afin de répondre à cette question, UGC lance en 2000 son abonnement mensuel (système directement inspiré de l'abonnement mis en place par le réseau Virgin Cinemas au Royaume-Uni ou de Canal + en France). Ce fut un vrai succès en France, le nombre d’abonnés augmentant relativement vite pour se stabiliser par la suite.

D’après Jean-Marie Dura, nous assistons actuellement à l’âge d’or de la salle de cinéma. L’exploitation en salles ne s’est jamais aussi bien portée, elle est en très bonne santé partout dans le monde malgré quelques pays en crise tel que l’Espagne et l’Italie. Les salles continuent à se multiplier et de nouveaux marchés émergent dont l’impressionnant marché chinois avec 7 000 nouveaux écrans inaugurés en 2015.

Pourtant, le nombre d’entrées stagne en France et diminue aux Etats-Unis. Le numérique et l’avènement du Big Data ont lancé de nouveaux défis aux exploitants. On observe également une consolidation des grands circuits mondiaux (le circuit chinois Wanda, premier circuit mondial, a racheté le premier réseau européen Odéon-UCI). Dans ce contexte hostile de concentration et de course au surarmement technologique, il est important d’accompagner toutes les salles, particulièrement les plus fragiles, dans cette transition vers la salle de demain. Le rapport rendu au CNC recommande aux exploitants de surveiller les expérimentations à l’étranger et de sortir définitivement d'une certaine forme d’isolationnisme français. Favoriser l’émergence d’un champion français ou européen sera également inévitable pour faire face au marché asiatique.

Le cinéma de demain revient en ville avec une forte identité architecturale, une conscience écologique et une meilleure communication digitale. La salle, notamment dans les multiplexes de périphérie, sera de plus en plus haut de gamme équipée des dernières technologies (projection laser, écran enveloppant, les fauteuils vibrants 4DX…). La programmation sera explosée avec une multitude de contenus complémentaires allant du théâtre aux compétitions e-gaming. Pour finir, notre invité reste incertain quant à la place de la réalité virtuelle (VR, pour Virtual Reality en anglais), pratique très individualiste, dans une salle d’expérience collective. Au contraire, la VR présenterait une menace de plus pour les exploitants. Elle s'ajoute à la liste des loisirs audiovisuels domestiques et renforce le piège du canapé. Cette technologie émergente aura-t-elle le même impact que l’arrivée de la télévision dans les années 70 ? A surveiller...

Nous remercions Jean-Marie Dura pour le temps qu’il nous a accordé, et d'avoir répondu à toutes nos questions.

Crédits photo : Ymagis