Rencontre avec Alain Rocca

Président d'UniversCinéalain-rocca

24 janvier 2018, 15h30
Lieu : Maison des Sciences Économiques de la Sorbonne

Rien ne prédestinait Alain Rocca, ingénieur hydraulicien de formation puis professeur de mathématiques, à devenir un acteur majeur de l’industrie audiovisuelle française. Pourtant, après une formation au Cours Florent, c’est en tant qu’acteur dans des films de Marcel Dassault qu’il met un pied dans le 7ème Art, qu’il ne quittera plus. Alain Rocca intègre parallèlement les équipes production puis régie de Gaumont International et fonde en 1985 la société de production Lazennec avec Adeline Lécallier, dans laquelle sont produits des chefs-d’oeuvre du patrimoine français comme “La Haine” de Mathieu Kassovitz ou encore “Omnibus” de Sam Karmann (qui obtient l’Oscar du meilleur court-métrage de fiction en 1993).

De 1993 à 1996, il préside l’AFP (Association Française des Producteurs de Films ) et participe en 1996 à la fondation du SPI (Syndicat des Producteurs Indépendants). Cela démontre son engagement pour la réglementation du cinéma Français, qu’il souhaite aujourd’hui voir évoluer avec son temps.

Réel polymathe, Alain Rocca est directeur du département production de la Fémis de 1996 à 2009 et reconstruit la structure des Césars depuis plus de 15 ans, en tant que trésorier puis administrateur délégué, un réel outil pour marketer le cinéma Français selon lui.

Alain Rocca, à présent président d’Univers-Ciné, nous a fait part de sa vision du marché de l’offre payante des contenus audiovisuels : pay TV, TVoD (transaction video on demand) et SVoD (Subscription Video on Demand). En France, le marché du cinéma payant est brassé par la pay TV, de par les quotas de financement à la production et le positionnement éditorial des chaînes premium, comme Canal+ ou OCS. Cependant, aujourd’hui et sur une échelle mondiale, la pay TV laisse peu à peu place à la SVoD. Bien que cette dernière soit moins valorisante pour les ayant-droits, l’affirmation des usages en faveur de la SVoD fait à présent migrer la plus value vers l’aval de la chaine (distributeur) et moins sur l’amont (producteurs / éditeurs de pay TV). En effet, les producteurs de contenus (notamment de cinéma) voient à présent dans la SVoD une source non négligeable de ressources. Le coût d’acquisition d’un film pour un service SVoD a tendance à s’aligner sur celui d’une chaîne gratuite TNT (de l’ordre de 20 000€ pour un passage de 6 mois).

Cette plus value de la SVoD renforce les barrières à l’entrée pour les acteurs souhaitant se positionner sur ce marché. Pour fonder un catalogue de films correct, il faut investir en amont de la mise en ligne du service, et donc avant toute possibilité de recettes. Ces coûts sont beaucoup plus importants que ceux nécessaires pour lancer un service de TVoD pour lequel il n’y a presque aucun investissement en amont car la rémunération des ayant-droits est réalisée selon un pourcentage sur les achats, et non sur un forfait en amont.

Les coûts marketing nécessaires pour les plateformes SVoD sont également une barrière à l’entrée. Comme nous l’explique Alain Rocca, pour un service de SVoD, un film à succès n’est plus un film qui a généré beaucoup de visionnage mais un film qui a entraîné un nombre important de nouveaux abonnements. Le film devient produit d’appel à l’abonnement, c’est pourquoi le marketing est fondamental. Netflix n’a donc pas peur d’investir 850 000 € pour recouvrir les murs de la station Opéra à Paris pendant une semaine pour la campagne de sa série Glow.

glow-opera

À cela, il faut ajouter les coûts de développement technique de la plateforme, fondamentaux eux aussi pour l’expérience utilisateur. En effet, le consommateur ne paie pas pour le contenu mais pour le service qui permet l’accès au contenu. Si l’expérience n’est pas parfaite, impossible de garder l’abonné.

Même sur un segment très particulier comme les films de patrimoine sur lequel s’est positionné Alain Rocca avec LaCinetek, une grosse concurrence est encore à l’oeuvre : celle des groupes de médias américains qui détiennent plus de 60% des droits sur les vieux films. Ces acteurs américains n’ont donc aucun intérêt à vendre les droits à UniversCiné sachant qu’ils prévoient de créer leur propre service de SVoD (pour exploiter ces vieux films) dont le coûts d’acquisition du catalogue serait ainsi très nettement diminué.

En France, les plateformes de SVoD sont aussi en concurrence avec la pay TV comme Canal+. Étant donné que Canal+ est l’un des rares acteurs à pré-financer les films, il est en mesure de bloquer les financements aux producteurs des films si ces producteurs décident de vendre les droits à UniversCiné. Canal+ a alors la priorité face à UniversCiné. Le rapport de force déséquilibré entre la pay TV et les producteurs rend ainsi encore plus difficile l’entrée et le développement de la SVoD.

Les usages avantagent la SVoD mais celle-ci est entravée par le manque d’incitations économiques. Cependant, avec la future réforme de la chronologie des médias, ces rapports de force risquent d’être bousculés et des incitations pourraient voir le jour. Si la nouvelle chronologie agence les fenêtres de diffusion en fonction de la participation à la production des films, comme il avait été évoqué, les acteurs de SVoD seront alors en mesure de concurrencer la pay TV qui était alors privilégiée.

Les étudiants des masters D2A et ECN remercient chaleureusement Alain Rocca pour le temps précieux
qu’il nous a accordé, nous permettant d’enrichir nos réflexions sur les différents sujets abordés.

Capucine De Vion & Pierrick Chopin